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    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 16


    Au vrai, madame Le Chahier avait davantage été surprise que contrariée par la décision d’Hélène. De ses petites-filles elle était la plus attachée au lieu de ses vacances. Yvonne avait remis à sa sœur une longue lettre dans laquelle leur grand-mère lui faisait part de son incompréhension de ce refus.  Qu’est-ce qui la retenait au R… ?  Elle soupçonnait une amourette et la mettait en garde contre une aventure sans lendemain. « Ne fais rien dont tu aurais honte plus tard. » Elle lui écrivait en outre combien elle était soulagée d’avoir des locataires nantais pour la saison car les locations représentaient l’essentiel de ses rentes.

    La guerre spoliait aussi les sœurs Pochon d’une part de leurs revenus. L’immeuble de rapport de Saint-Pierre-des-Corps avait été rasé par les bombardements alliés. Le produit des métairies était réquisitionné. Les gages de leurs domestiques commençaient à grever leurs comptes.

    Jusqu’à la fin de l’année 1941, seuls de courts billets permettaient de traduire l’état d’esprit qui régnait alors dans le cercle de leurs amis et connaissances et de se faire une idée des difficultés de la vie quotidienne auxquelles tous étaient confrontés. Tel priait Hélène de lui envoyer une denrée introuvable chez lui ; tel autre, par nécessité ou bien par crainte que les communications un jour ne s’interrompissent, réclamait des vêtements d’hiver, une photo, un souvenir précieux serrés dans les malles qu’ils avaient confiées à sa garde. Liselotte se plaignait de l’arrivée de nouveaux soldats, moins soigneux que les précédents, qui mettaient à mal la grande maison. Si la guerre se prolongeait, qu’en resterait-il ? Dans le suivant, la jeune femme faisait allusion au départ d’Hortense dont ses amies avaient été obligées de se séparer, non sans avoir réussi à lui dénicher une place de lingère chez des religieuses.

    Au travers de ces échanges, Adèle Niessl lisait en filigrane plusieurs évolutions remarquables susceptibles de bouleverser l’existence des trois sœurs. Entre autres, l’occupation de sa chambre par un militaire allemand aussitôt leur cuisinière partie. Il y avait par ailleurs un petit papier griffonné de l’abbé qui confirmait à Hélène qu’elle pourrait se confesser le lendemain avant la messe.

    Il lui avait été dévolu l’entretien de la chapelle de l’impasse. Fermée en temps ordinaire pour éviter le vandalisme, elle n’était plus ouverte désormais qu’à l’heure de l’unique messe dominicale et à l’occasion d’une cérémonie. De temps à autre les habitants du faubourg voyaient mademoiselle Hélène s’y rendre, une corbeille de fleurs ou de feuillage, selon la saison, au bout du bras. Elle prenait sa charge très à cœur.

    Ce que ne tarda pas à remarquer le jeune officier qui logeait chez elle. Un jour il aborda Yvonne sur le point de sortir. « Bonjour mademoiselle. Votre sœur est très chrétienne…

    — Elle ressemble à notre aïeule du Rhiu qui assistait à la messe tous les matins ! » répondit celle-ci assez étourdiment, pressée par un rendez-vous. Ce lapsus amena d’autres interrogations. « Du Rhiu, dites-vous ? reprit l’allemand.

    — En réalité, madame Pochon, née du Rhiu. Elle y tenait !

    — Quelle étrange coïncidence… souligna Balthasar zu Lobsteinbau, ma mère était née von dem Rhiu. Ses lointains ancêtres avaient émigré depuis la Touraine. Serions-nous parents ?

    — Il ne semble pas. » Yvonne se hâta d’ouvrir la porte mais il la retint. « Je croirais plutôt que oui. La ferme en face est bien Le Rhiu, n’est-ce pas ?

    — Oui, et puis ?

    — Moi je suis persuadé qu’ils venaient d’ici. Ma mère racontait qu’un ancêtre commun avait caché les siens dans un cachot souterrain jusqu’à ce qu’ils fuient. Il devait y avoir un château, peut-être à l’emplacement de la ferme.

    — Nous n’en savons rien. Je n’en ai jamais entendu parler. » coupa Yvonne qui se précipita dehors.

    L’Oberleutnant Balthasar zu Lobsteinbau esquissa un sourire. Très vite il s’était forgé une opinion sur chacune de ses hôtesses. Il jugeait Yvonne tout à fait folle, mais combien distrayante, Hélène irrémédiablement coincée et Sixtine aussi appétissante qu’un beau fruit charnu dont il goûterait bien. D’ailleurs il ne manquait pas d’atouts. Grand bel homme, ses yeux à l’iris transparent, qui illuminaient la finesse de ses traits, faisaient chavirer les femmes. Il le savait et il en jouait.

    Mesdemoiselles Pochon étaient, comme leurs consoeurs, des femmes de chair et de passion. C’est pourquoi personne ne doutera qu’elles furent sensibles au charme envoûtant de leur locataire. Peut-être Yvonne esquivait-elle les rencontres pour ne point succomber. La sage Hélène égrenait les ave. Elle se berçait de l’espoir qu’un jour la paix reviendrait et qu’il ne serait plus un ennemi. Sixtine, malgré le remords qu’elle en éprouvait, commençait à sécher ses larmes. Ces mouvements du cœur n’empêchaient pas les jeunes filles de se sentir bridées dans leur liberté. Elles craignaient être l’objet d’une surveillance suspicieuse. Aussi s’interdisaient-elles les conversations trop intimes. Elles s’entretenaient d’art, de lectures, du temps, de tous sujets qui ne pouvaient avoir prise sur leur vie personnelle. Pendant les interminables soirées d’hiver Sixtine jouait du piano tandis que ses sœurs brodaient ou lisaient, et qu’Alcide remplissait des mots croisés qu’il gommait ensuite pour les reprendre plus tard.

    Au lendemain des fêtes Liselotte leur avait envoyé une très longue lettre dans laquelle elle se joignait à son oncle pour leur offrir ses vœux et les remercier des deux colis qu’elles leur avaient adressés. Elle leur écrivait de sa cuisine, la seule pièce qu’elle parvenait à chauffer. Elle leur donnait des nouvelles de personnes qu’elles avaient connues dans le passé, de ses lapins, des bombardements qu’elle entendait au loin. Elle ajoutait : «  Préfailles est bien peuplé. Beaucoup de chants. »

     

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  • Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 15



    « Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché…

    — Abrégeons, coupa l’abbé, las d’écouter les turpitudes des âmes. Allez m’attendre Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 15à la chapelle. La personne dont je vous ai parlé y sera déjà. Je vous rejoindrai dès que j’en aurai fini avec les confessions.

    — Bien, monsieur l’abbé. Cependant je ne peux pas déjà ressortir. On soupçonnerait que je n’ai pas eu le temps de me confesser… » Le prêtre soupira, attendit un peu, puis referma le judas. Hélène se rapprocha du choeur et s’installa sur une chaise, son chapelet à la main, pareille à n’importe quelle pénitente qui réciterait les prières imposées par son confesseur.

    La jeune fille poussa la porte de la chapelle de l’impasse, celle où venait prier sa grand-mère Pochon autrefois, un peu fébrile car elle ignorait qui les accompagnerait dans la crypte. Un couple à genoux devant la sainte table, semblait abîmé dans ses oraisons. Le bruit de ses talons sur le carrelage ne les fit pas se retourner. Elle s’assit sur un banc un peu en retrait. Le prêtre tardait. Le soleil déclinant dorait le haut des murs. Elle commença à prendre peur. S’il ne venait pas ? S’il trahissait ? Elle sursauta au grincement du battant qu’on ouvrait. C’était lui. Il lui fit signe de le suivre. Le couple se releva. C’était un homme entre deux âges et une femme plus jeune.

    La serrure de la crypte était grippée. Il devait y avoir belle lurette que personne n’y était descendu. L’abbé et l’homme tentèrent à tour de rôle de forcer la clef qui finit par tourner. Tous quatre s’engagèrent dans l’escalier en colimaçon. L’odeur du salpêtre et de l’humidité les prenait à la gorge au fur et à mesure de leur descente. En bas, deux soupiraux masqués par la végétation laissaient filtrer une mince lueur. Hélène reconnaissait à peine les lieux. Il y avait si longtemps que Valéry les avait amenées ici, Sixtine et elle ! Un boyau partait alors en direction de l’hôtel Préfailles, qu’elle ne voyait nulle par. Tout à coup elle avisa un meuble qui avait pu être un reliquaire. Elle le désigna : il fallait chercher à cet emplacement. De fait, l’ouverture, noire comme un four, s’ouvrait derrière le meuble. Ils s’y enfoncèrent, précédés du filet de la torche qui trouait les ténèbres. Ils suivirent un couloir étroit, entrecoupés de puits (qui avaient été des caves en un temps révolu) et qui, à peu de distance, déboucha sur une grande salle souterraine au plafond en voûte. L’abbé balaya les lieux de la lumière de sa lampe. « Vous voulez nous faire crever ! Il n’y a aucune ouverture d’aération ! cria l’homme.

    — Nous distinguons l’emplacement d’oculus. Il suffirait d’en dégager un seul, avança timidement Hélène.

    — Savez-vous où ils donnent ?

    — Non…

    — C’est risqué, admit l’abbé. Mais nous pourrions peut-être tenter la chose néanmoins…

    — Trop dangereux, mon père. Vous disiez, mademoiselle, qu’au-delà de cette pièce il était possible d’atteindre le ruisseau ?

    — En effet, si toutefois le tunnel n’a pas été comblé par des effondrements. »

    La vieille armoire, incongrue dans ce souterrain, n’avait pas bougé. A côté, une porte à voussure donnait accès à un petit local maçonné. Hélène les orienta non vers les souterrains-refuges, mais dans un couloir adventice qui semblait-il, suivait les méandres du coteau. Il leur paru interminable au point qu’ils faillirent plusieurs fois rebrousser chemin. La nuit tombait presque lorsqu’ils débouchèrent, après avoir franchi un goulet, dans une grotte naturelle enfouie dans la verdure. L’inconnu avança de quelques pas sur la rive, leva la tête, identifia un bâtiment et poussa des exclamations incrédules. « Mademoiselle, mademoiselle ! Vous nous sauvez la vie ! Vous venez de nous faire franchir la ligne de démarcation ! » L’homme et la femme lui serrèrent la main. On se dit adieu. Hélène et le prêtre revinrent sur leurs pas en toute hâte.

    L’abbé referma la crypte et recommanda fermement à Hélène la plus totale discrétion. Nul ne devait avoir vent de leur expédition, pas même ses sœurs. Il ne lui indiqua pas le nom des fugitifs.  Mieux valait en savoir le moins possible.

    L’heure du couvre-feu sonnait à l’instant où elle franchissait le seuil de l’hôtel. Alcide et Hortense l’attendaient, rongés d’inquiétude. « Où étiez-vous donc, mademoiselle Hélène ? Nous nous sommes fait un sang d’encre !

    —Il faisait si beau, j’ai voulu profiter de la campagne, leur répondit-elle d’un ton badin. Hortense, que me servez-vous pour le dîner ? » La cuisinière jeta un regard en coin du côté d’Alcide. Que la jeunesse dorée était donc insouciante !


    NB : Ceci est une fiction

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    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 14



    La rigueur de l’hiver rendait plus manifeste le poids des restrictions. Les doryphores ravageaient tout. Afin d’économiser le combustible beaucoup, comme madame Le Chahier, le capitaine Quillet et Liselotte, se cantonnaient à la tiédeur des cuisines. On essayait de pallier la pénurie alimentaire par l’élevage de lapins. Mais les portées de lapereaux, trop délicates en cette saison, crevaient du gros ventre. Assise devant une flambée qui lui cuisait la figure sans lui réchauffer le corps, Hélène regrettait ses onze lapineaux tous morts à cinq semaines. Elle entendait Hortense pouffer dans la cuisine.

    Alcide lui racontait une nouvelle fois les déboires de Leduc qui avait fait un potin du diable au café du Centre parce que l’officier qu’il hébergeait l’avait obligé à repeindre la chambre qu’il occupait en marron. « De quelle couleur était-elle ? lui demandait la cuisinière.

    — Rose. C’était la chambre de sa fille autrefois. Admettez, Hortense, plaisantait-il, que le marron sied mieux que le rose bonbon à l’uniforme, surtout lorsque celui-ci est vert-de-gris ! »

    Quelques jours plus tard, Sixtine introduisit son amie Félicité Dessablettes, plus livide que le ciel de neige. Elles traversèrent la pièce sans un mot et s’enfermèrent dans sa chambre. Félicité venait de voir de près les effets de la guerre. La confrontation inopinée avait fait naître en elle ce sentiment sauvage qui annihile la raison et porte en germe la violence : la haine. Celle qu’elle avait cru éprouver jusqu’ici n’avait été, au pire, que de la rancœur. Or cet après-midi elle avait vécu l’humiliation de l’impuissance soumise à la force. Les faits s’étaient déroulés chez le marchand de cycles, au moment où elle y déposait son vélo. Des soldats avaient fait irruption derrière elle. Ils venaient réquisitionner les bicyclettes, mais aucune n’avait de roue avant. Où étaient-elles ?  Qu’en avait-on fait ? Le commerçant simulait l’incompréhension. L’officier avait sorti son pistolet et le lui avait pointé sous le nez. En un éclair, Félicité avait surpris le regard à la fois courroucé, apeuré, désespéré de sa femme ; ceux de ses ouvriers et de son apprenti pétrifiés devant leurs établis. Que pouvait faire l’artisan sinon s’exécuter et dévoiler sa cachette ? Par représailles les allemands avaient vidé sa boutique !

    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 14


     

    Félicité relatait encore et encore l’événement, ajoutait des détails, mettait toujours plus d’émotion dans son récit. Sixtine l’écoutait, les yeux rivés au plancher. Elles vivaient une époque terrible qu’elles n’avaient jamais imaginé connaître. Elles n’étaient que deux jeunes filles innocentes et démunies, confrontées à des circonstances qui les dépassaient.

    Mademoiselle Dessablettes avait obtenu son diplôme d’infirmière avant la guerre. Elle projetait de s’engager dans la Croix-Rouge. « Soigner ! s’exclama Sixtine. En quoi cela aidera-t-il à les faire partir ?

    —Au moins je me rendrai utile en secourant les populations souffrantes…

    —Mais nous sommes tous en souffrance » s’insurgea Sixtine.

    Elles sortirent et cheminèrent longuement entre les haies. Muettes toutes les deux, elles partageaient un profond désarroi. La neige peu à peu enrobait le paysage d’un cocon de silence.

    Personne ne résiste à l’espérance du printemps quand les jours allongent, que la campagne reverdit. Les trois sœurs avaient décidé de se rendre à Préfailles pour Pâques, de partager les fêtes avec leur grand-mère et de s’arrêter au passage chez les Drouet, à Nantes. Au dernier moment Hélène fit volte-face contre l’avis d’Yvonne qui ne supportait aucune contradiction. Hélène, qui s’était jusqu’alors pliée sans discussion aux diktats de son aînée, se rebellait soudain. Yvonne eut beau faire valoir que son absence décevrait, voire vexerait au plus haut point Grand-Maman, sa cadette persistait dans son refus de la suivre au prétexte qu’elle ne voulait pas laisser la maison sans surveillance. « Alcide et Hortense seront là, s’étonna Yvonne.

    — Hortense, justement, je ne lui accorde qu’une confiance limitée.

    — Que veux-tu insinuer ? Elle nous sert depuis vingt ans !

    — Certes, mais elle est toujours fourrée chez les Delyon qui ont la réputation d’entretenir un commerce juteux avec nos locataires.

    — Que vas-tu chercher ? » Yvonne haussa les épaules à ce prétexte oiseux. Enferrée dans ses excuses spécieuses, Hélène tourna les talons et s’éclipsa.

    La pénombre du soir envahissait déjà la nef quand Hélène se glissa entre les bancs devant le confessionnal. Mademoiselle Loubidin, qui terminait le nettoyage de l’église, la repéra néanmoins parmi les silhouettes des fidèles. « Tiens ! Elle est encore ici celle-là, souffla-t-elle à madame Moro qui la secondait.

    — Qui, celle-là ?

    — Mademoiselle Pochon. Elle s’est déjà confessée hier.

    — Bah ! Elle aura commis un gros péché pendant la nuit. » commenta la femme Moro sur un mode égrillard qui ne convenait guère au lieu.

    Lorsque arriva son tour, Hélène s’agenouilla dans le confessionnal. Elle prit la précaution, alors qu’elle tirait le rideau, de laisser un interstice pour surveiller le mouvement dans les rangées. Le prêtre poussa le volet et dévoila son visage à travers la grille du claustra.


    NB : Ceci est une fiction

     

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