• Votre feuilleton du week-end : le salon de thé 24

    Le salon de thé (base)

     

     

    Semaine 24

     

    Adèle Hermenier a les pieds assez ancrés sur terre pour ne pas se nourrir d’illusions devant l’engouement produit par les récentes découvertes au fond de son jardin. Un jour le soufflé retombera au risque de mettre à mal son salon de thé trop éloigné des axes de grande circulation. Déjà sa plus fidèle cliente, Alice Vergnaud, a pris la route des vacances en direction d’Oléron. D’autres ne vont pas tarder à l’imiter. Les Tchang ont prévu de partir en juillet. Quentin aussi.

     

    A l’ennui que lui avaient d’abord causé l’effondrement de son terrain et les dommages au mur d’enclos, succède non pas de l’enthousiasme, mais plutôt l’attrait des vestiges et de leur mémoire perdue. Plusieurs fois Adèle Hermenier est redescendue seule à la cave munie d’une lampe phare et en a examiné les moindres détails. Des niches à plancher surbaissé et à rainures horizontales (dans lesquelles étaient glissés tiroirs et étagères) béent à l’emplacement d’anciens garde-manger. L’épaisseur de son placage confirme l’authenticité de l’armoire. Le fond, aujourd’hui disparu, à n’en pas douter faisait office de porte dérobée.

    Il arrivait qu’elle s’assît un long moment sur la banquette de pierre, attentive à saisir l’atmosphère de cet antre de réclusion autrefois ouvert sur l’extérieur comme le prouve l’existence d’un soupirail. Qui a pu séjourner ici ? Pourquoi ?

    Lors de son dernier passage Adèle Hermenier a découvert sous la poussière du sol une pièce de deux francs estampée 1941. L’ultime occupation de cette salle souterraine n’est donc pas si éloignée. Quelqu’un dans le bourg ou le quartier sait quelque chose, ne serait-ce que parce que le couloir d’accès a été bouché par une maçonnerie. Avis que partage monsieur Dessablettes qui ne contient plus son impatience d’avancer dans la prospection, persuadé par ailleurs qu’elle conduira jusqu’à son manoir ! N’a-t-il pas, dit-on, accaparé monsieur le maire pour obtenir que l’équipe d’archéologues délégués en mission sur le terrain vienne sonder son vieux puits ? Il aurait obtenu gain de cause à la condition expresse d’en prendre le coût à sa charge.

     

    L’intérêt soudain relancé, les langues vont bon train aux heures d’affluence. Pendant la guerre, et bien avant puisqu’elles y sont nées, les sœurs Pochon vivaient dans l’hôtel particulier. Elles en avait hérité de leur père qui lui-même l’avait reçu de leur grand-père qui l’avait fait édifier. La dernière survivante le vendit en viager à un certain Marcou. Il passa ensuite aux mains de Keller, un américain qui l’a dépecé en appartements. Du temps des sœurs Pochon la propriété conservait encore de la prestance. Par la suite le parc a été amputé d’une part non négligeable de ses arbres centenaires pour faire place aux parkings. A l’intérieur du bâtiment les immenses pièces ont été presque toutes morcelées ce qui en a amoindri le faste originel.

     

    Mais qui étaient les sœurs Pochon ?  On sourit autour de la table à thé. Les plus âgés se souviennent d’elles, de ces femmes qui semblaient évadées d’un autre siècle et qui ne sortaient jamais l’une sans l’autre. Elles avançaient toujours de front toutes les trois, comme égarées dans un temps qui n’était pas le leur. Quel temps ? Peut-être le Moyen Âge… Elles rappelaient certaines figures des manuscrits enluminés. Elles ne se pliaient à aucune convention.  Quand il était encore de mise de sortir chapeautées, elles se promenaient cheveux au vent. Y compris l’aînée dont la chevelure grisonnante ondulait plus bas que la ceinture. Leurs visages peu communs rappelaient ceux des poupées de porcelaine. La ressemblance entre elles frappait au point que les deux plus jeunes passaient pour jumelles alors qu’un an les séparait tandis qu’on hésitait à attribuer à la plus âgée la place de mère ou de sœur. Leurs jupes longues flottaient jusqu’au pied. Personne n’aurait été surpris de les voir un jour couronnées de fleurs des champs.

    De quoi vivaient-elles ? De leurs rentes. Elles étaient fortunées.

     

    N.B. Ceci est une fiction

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