• Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 20

     

    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 20



    Un mois plus tard madame Le Chahier écrivait à son tour longuement. Elle informait ses petites-filles que sa malle et celle de Liselotte Renant étaient arrivées la veille après qu’elles avaient l’une et l’autre entrepris maintes démarches pour savoir ce qu’il en était advenu. Elle leur demandait de conserver ses fourrures qu’elle ne porterait pas cet hiver, disait un mot de ses locataires de l’été, se plaignait de ce que des laissez-passer avaient été exigés pour vendanger sa vigne de la Raize dont elle avait retiré une seule barrique car tout le reste avait été pillé. Par bonheur, celle de Quirouard avait bien donné. Elle ajoutait que les préfaillais, s’ils étaient encore libres de sortir et de rentrer, n’avaient plus le droit de recevoir. D’autre part la ligne de chemin de fer devait être remise en état et prolongée jusqu’à Saint-Gildas. Ce qui nécessiterait l’intervention de nombreux ouvriers à quelques-uns desquels elle espérait louer ses maisonnettes vacantes plutôt que de prendre le risque de les abandonner aux dégradations ou de les voir réquisitionnées.

    Au R., les affaires des Delyon allaient bon train. Ils vendaient leurs oies mille francs l’une. Les allemands dans ces transactions se montraient souvent généreux, quelquefois perfides. Et le faubourg alors se gaussait de leurs mésaventures. Il se raconta que des occupants, sur le point de partir, leur en avaient commandé trois. Or, les ayant reçues, ils leur avaient laissé un seul billet de mille francs. D’autres leur en avaient fait tuer une pour, au jour prévu, ne point venir la chercher.

    Mais ces considérations ne sont qu’anecdotes au regard des bouleversements qui s’opérèrent dans cet intervalle. Il y a tout lieu de penser que la relation entre Yvonne et Balthasar ne dépassa point le simple flirt. Il ne s’était agi de façon probable que d’une passade. A quelques jours de là Balthasar zu Lobsteinbau annonçait aux sœurs Pochon son départ pour Nantes. Il leur fit ses adieux à l’heure du dîner. Aucune ne détourna la tête de son assiette pour le saluer. L’Oberst Müller lui avait succédé plusieurs jours après. C’était un homme grand et sec dont les tempes grisonnaient. Ses traits hautains exprimaient le mépris absolu qu’il portait à une nation de vaincus. Sauf à l’occasion de commandements, il n’adressait pas la parole à mesdemoiselles Pochon.

    A la Mésangère, un soir qu’elle allait enfermer les poules, Marie-Thérèse avait remarqué un faible rai de lumière à la fenêtre d’une chambre inutilisée du second étage. Sans tarder elle avait averti monsieur et madame qui lisaient devant la cheminée. Avant que monsieur Dessablettes ait pu la retenir, leur bonne s’était engagée dans l’escalier, persuadée de la présence d’un rôdeur, parce qu’elle ne croyait pas aux fantômes. Quand elle avait ouvert la porte de la mansarde, la lampe était éteinte, mais des odeurs rances de savon et de nourriture  dénonçaient une présence. Elle avait tourné le commutateur. Il n’y avait personne. Cependant elle nota une robe de chambre accrochée à la poignée de la fenêtre, un bout de savon, des brosses à dent, des serviettes et des gants de toilette suspendus de part et d’autre de la table de toilette. Elle crut entendre une exclamation étouffée. A monsieur Dessablettes qui atteignait le palier, elle cria : « Il y a quelqu’un ici ! » Dessablettes de la main lui fit signe de se taire. « Chut ! Venez, nous allons vous expliquer. »

    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 20


    Marie-Thérèse tombait des nues. « Eh ! Ben ! Qui m’aurait dit ? » répétait-elle sans fin. Puis une idée jaillit de son esprit. « Si j’osais, je vous ferais bien une proposition… J’ai une vieille tante dans le Var, à Nice. Vous pourriez y envoyer la dame. Là-bas elle ne risquera rien. Bien sûr, il faut réussir à lui faire passer la ligne de démarcation. Mais après, où ira-t-elle ?

    — Ce pourrait être en effet un point de chute. Nous allons y réfléchir et lui en parler.

    — Ma tante habite dans le quartier des musiciens. Elle y serait bien.

    — Nous en discuterons demain. Mais surtout, Marie-Thérèse, motus et bouche cousue ! Soyez discrète. Vous n’ignorez pas ce que nous encourrons. » Aussitôt dans sa chambre Marie-Thérèse avait pris sa plume pour écrire à sa tante.

    La pression allemande s’appesantissait dans la région. Les Dessablettes sentaient l’urgence qu’il y avait à éloigner madame X. et son fils du R. La jeune femme, émaciée par les larmes et l’angoisse, appréhendait ce passage d’une zone à l’autre. Elle refusait d’emmener son fils. Comment s’en sortirait-elle avec un très jeune enfant ? Elle avait supplié le couple de le garder près de lui. Monsieur Dessablettes avait compris qu’elle n’admettrait son départ qu’à cette seule condition, ou bien qu’elle se laisserait mourir. Il activa son réseau qui se chargea de madame X.

    Quand huit jours plus tard Marie-Thérèse avait décroché le téléphone, son visage s’était illuminé. Madame X. était arrivée à bon port. Sur la Côte d’Azur elle avait retrouvé de nombreux coreligionnaires et sa tante l’entourait d’attentions. Tour à tour chacun échangea quelques mots avec elle qui se confondait en remerciements et embrassait très, très fort son petit garçon.

    Le 11 novembre 1942 les allemands envahissaient la zone libre sauf le Var avec Nice confié aux italiens. Sa mère, raconterait plus tard madame Delyon, qui dans son existence n’avait guère franchi les limites de son canton, s’extasiait devant ce déferlement de troupes : jamais elle n’aurait imaginé qu’il y avait autant de monde sur terre ! Alcide, l’ancien combattant des tranchées, fit une crise cardiaque qui nécessita son hospitalisation chez les bonnes sœurs du R. Yvonne, Hélène et Sixtine versèrent des larmes en secret. Cette nouvelle épreuve s’ajoutait aux chagrins accumulés depuis deux ans et les avivaient. Des plaies mal cicatrisées se rouvraient. De nouveau Olivier hantait les nuits de Sixtine. Saurait-on jamais ce qu’il était devenu ? Sans cette maudite guerre, ils seraient mariés, parents peut-être, et ils vivraient entre Nantes et Préfailles. Elle ne savait plus à quoi s’accrocher. Ses parents étaient morts, son fiancé disparu, sa meilleure amie partie au loin, Liselotte et sa grand-mère, inatteignables… En tendant la main au diable, on avait ouvert les portes de l’enfer.


    NB : Ceci est une fiction

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  • Commentaires

    9
    margareth Profil de margareth
    Samedi 2 Juin 2012 à 08:23

    Latil :

    En effet, je n'avais pas envisagé ces conséquenses de la pénurie de carburant et de personnel.

    8
    Jeudi 31 Mai 2012 à 21:20

    On vivait au jour le jour, Les paysans ont gagné pas mal d argent c est vrais, mais il y a eut beaucoup de gaspillage, par manque de personnel et de carburant, de vastes étendues sont restées incultes. Il semble aussi que la police française a collaboré avec beaucoup de zéle sous les ordres de Vichy.

    Bonne soirée Margareth

    Latil

    7
    margareth Profil de margareth
    Mercredi 30 Mai 2012 à 08:06

    cigalette 10 :

    Merci cigalette. Je vais moins sur les blogs, mais je ne vous oublie pas.

    fanfan 2 :

    A partir de 1943 (d'après les documents dont je dispose) la situation s'est très nettement aggravée partout. Plusieurs femmes m'ont raconté comment, leur vie entière elles avaient attendu leur mari qui n'était jamais revenu de la guerre. L'une d'elle avait été mariée huit jours (!) et son mari qui était un "malgré nous" avait disparu pendant un bombardement de Berlin. Elle avait une fille qui n'a jamais connu son père.

    6
    Lundi 28 Mai 2012 à 20:22

    L'étau se resserre autour de la famille .

    La vie devait être difficile ,même si à la campagne on souffrait moins du rationnement.

    Madame X est enfin en sûreté.

    Quelle angoisse pour la pauvre Sixtine  de ne pas savoir si son fiancé est mort ou vivant.

    J'attends la suite en espérant qu' ils s'en tireront sans trop de dégâts .

    Bonne semaine

    5
    Dimanche 27 Mai 2012 à 22:50
    cigalette 10

    Bonsoir mon amie, toujours aussi prenant ton feuilleton, merci, gros bisous et douce nuit

    4
    margareth Profil de margareth
    Dimanche 27 Mai 2012 à 19:46

    Algeroma :

    Je ne me souvenais pas que les italiens avaient occupé Alger. En 42 (mais j'ai oublié la date exacte) mon père s'embarquais pour Oran, je crois (il faudrait que je relise ses notes) puis pour le Maroc où il s'est engagé dans les tirailleurs marocains. Il a fait la campagne d'Italie avant de débarquer en France, à Ste Maxime. A côté de celle de mes parents ma vie a été bien "plan plan"...

    titi :

    Merci titi !

    3
    titi.
    Dimanche 27 Mai 2012 à 13:15

    Bon dimanche ! Amitiés

    2
    titi.
    Samedi 26 Mai 2012 à 13:20

    Il ne faut surtout pas rater une épisode , si c'est une fiction chapeau pour l'imagination !

    Bonne journée Amitiés

    1
    Samedi 26 Mai 2012 à 11:16

    Combien de "braves" ont ainsi sauvé la vie à ces malheureux...L'occupation italienne était moins contraignante. Ce furent les Italiens qui occupèrent Alger et à l'invasion totale de la France correspondait le débarquemment des Alliés sur les cotes algériennes..en novembre 1942. Les récits de maman me l'ont fait souvent revivre..

    Ta dernière phrase m'a fait froid dans le dos....et pourtant comment ne pas la partager. La politique de Vichy a été une catastrophe pour la France

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