• Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 22

     

    Votre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 22


    La toute puissance de l’envahisseur sur le déclin se crispait. Le 18 juin 1943 Préfailles était « tout remué par le départ des jeunes classes ». Autour des demoiselles Pochon et de leurs connaissances les garçons insoumis étaient enlevés, expédiés en Allemagne ou sur les chantiers de l’Atlantique. La France grondait en sourdine parce qu’elle éprouvait chaque jour davantage le sentiment d’être un peuple de prisonniers. Le fils Delyon s’était évaporé dans la nature pour échapper au STO. Outrée par la multiplication des violences de l’occupant, Sixtine s’était enfin résolue à rejoindre Félicité. Elle logerait chez les Drouet, au centre de Nantes.

    De cette vaste maison, de ce jardin où l’on respirait un air nouveau, maman Tine se désolait de n’avoir que la crème du lait à étaler sur les tartines du petit déjeuner. Les trois enfants (Riri, Jeannette, Rémi) protestaient, réclamaient à grands cris le bon beurre doré que  cousine Lène envoyait quelquefois (enveloppé dans un linge imbibé de vinaigre par temps de canicule). Maman Tine en riait. Seuls comptaient leurs petits bidons ! Faute d’autre matière grasse, elle cuisait les patates avec des lardons. Ils adoraient cela ! D’où que soufflât le vent, son optimisme ne fléchissait jamais. Non, il ne fallait pas s’émotionner ; oui, l’issue du cauchemar approchait. Elle réitérait son invite. « Si vous avez besoin de repos, nous sommes là. » En cet été 1943 les lettres que recevait Hélène répétaient comme en écho que la fin était peut-être plus proche qu’on le croyait. Certain après-midi d’août un orage d’une violence inhabituelle avait déchiré l’étendard à croix gammée qui flottait sur la façade de l’hôtel particulier depuis trois ans. Yvonne et Hélène y avaient vu comme un présage de la déroute allemande.

    Hélas ! L’espoir bientôt vacilla. Septembre 1943 fut tragique à bien des titres. En premier lieu un télégramme informa mesdemoiselles Pochon que madame Le Chahier avait été victime d’une attaque cérébrale. Liselotte appelait leur aide car la vieille dame, aussi entêtée que son grand-oncle, refusait, quoi qu’il arrivât, de quitter Préfailles. Yvonne remua ciel et terre, contourna tous les interdits pour rejoindre sa grand-mère et résider près d’elle. Le 8 septembre 1943 l’Italie signait sa reddition aux alliés. Les allemands envahissaient Nice. Une lettre arriva chez les Dessablettes. Les juifs avaient été piégés dans Nice. En dépit de ses efforts, la tante de Marie-Thérèse n’avait pas réussi à sauver madame X. de la déportation. Les 16 et 23 septembre, des bombardements désastreux  ravageaient Nantes. Hélène se retrouvait seule au milieu des occupants de son immeuble. Elle acheta un chien, un grand bâtard ébouriffé –Toufou- qui aurait pu passer pour un luxe en cette période de disette, mais il lui était un réconfort et une compagnie.

    Le ciel, radieux à Nantes ce 16 septembre 1943, invitait à la flânerie. Sixtine, libre cet après-midi-là, déambulait du côté de la rue Crébillon. Il lui avait semblé reconnaître Félicité Dessablettes au bras d'un allemand place Graslin. Mais ce genre de relation était inimaginable de la part de son amie. Son esprit défiant lui inspirait des idées mal venues.

    On se pressait sur les trottoirs dans la tiédeur de ce beau jeudi d’arrière-saison. Des mèresVotre feuilleton du week-end : Les Soeurs Pochon - 22 promenaient leurs enfants. Sixtine s’était éloignée de ce quartier et se dirigeait vers le château. Il eut une première alerte qui ne précipita pas la foule vers les abris. Les gens se mettaient aux fenêtres, levaient le nez pour identifier les avions qui se dirigeraient, croyaient-ils, vers Saint-Nazaire. La deuxième alerte retentit. Alors, pendant un quart d’heure, l’enfer se déversa du ciel sur le centre de Nantes. Sixtine s’était réfugiée au fond d’un porche pour se protéger des éclats. Un roulement continu faisait trembler le sol, la pluie de bombes arrosait la ville avec un bruit métallique, les explosions éventraient les immeubles au milieu des hurlements. Puis ce fut le silence. Effrayant. Des fumées s’élevaient dans le quartier de la place Royale. La jeune fille, tremblante, revint sur ses pas.

    La rue du Calvaire (qui en l’occurrence portait bien son nom) était rasée. Non loin de là, la maison du Dr Drouet ne présentait plus qu’une cavité béante qui vomissait une coulée de gravats jusqu’au bord opposé de la chaussée. Des flammèches couraient sur les poutres. Qu’étaient devenus ses habitants ? Des hommes s’activaient sur ses ruines. Sixtine les interrogea. Deux corps de femmes, méconnaissables, avaient été dégagés. Ils recherchaient le médecin et ses patients.

    Tous avaient été tués. Elle n’avait plus ni toit ni amis.

    Il lui avait fallu un long moment pour se reprendre. Frappée d’hébétude. Comme si elle avait été précipitée sans transition du passé dans le futur. En un clin d’œil le passé de milliers de personnes venait d’être éradiqué. Le souvenir de Félicité lui revint et elle s’inquiéta de son amie. Derechef elle marcha vers le quartier de l’église Sainte-Croix. Félicité ne répondait pas. La concierge consultée lui indiqua que mademoiselle Dessablettes avait quitté son domicile avant midi avec son fiancé. « Son fiancé ? reprit Sixtine.

    —Oui, Gérard Marin.

    —Ah ! Bien sûr » balbutia Sixtine prise de court. Elle poursuivit sa quête jusqu’à l’hôtel-Dieu où elle découvrit un malheur. Quelqu’un lui répondit que mademoiselle Dessablettes avait rejoint ses malades rescapés à l’hôpital Saint-Jacques, au-delà de Pirmil. On l’interpella : « Eh ! Mademoiselle Pochon ! Qu’est-ce que vous faites ? On a besoin de vous ! » Cet appel était une source fraîche au milieu du désert. Un secouriste de son équipe avançait vers elle. Ensemble ils rejoignirent leur groupe.

    Tant au R. qu’à Préfailles, chacun se faisait du souci pour les siens. Les dernières nouvelles en provenance de Nantes dataient de l’intervalle entre les deux journées de bombardements des 16 et 23 septembre. Ceux qui avaient survécu au premier bombardement avaient-ils réchappé du second ? Leurs familles s’étaient peut-être réjouies trop tôt. Que devenaient Sixtine et Félicité ? Madame Le Chahier avait entendu sur Radio Marseille que les églises Saint-Nicolas et Sainte-Anne, à proximité desquelles résidaient de ses amis, étaient en ruines. Personne ne savait comment joindre les enfants et les vieillards évacués de la ville sinistrée.

    Le 30 septembre Liselotte avait remis une dernière enveloppe à l’un de leurs commissionnaires. Elle précisait qu’il était désormais inutile d’envoyer des colis à Préfailles car on n’y recevait plus les lettres et les journaux.


    NB : Ceci est une fiction

     

     

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  • Commentaires

    6
    margareth Profil de margareth
    Mardi 12 Juin 2012 à 08:11

    fanfan2 :

    Il faudra que j'essaie la crème de lait sur la tartine, si tu dis que c'est bon. Oui, beaucoup étaient traumatisés à vie. Je me souvient d'une religieuse qui, au bruit particulier d'un avion à réaction, s'était précipitée sous son bureau en pleine classe. En se relevant elle nous avait expliqué qu'il lui avait rappelé certains épisodes de la guerre et le réflexe était revenu ! Mes cousins m'ont raconté qu'à ce même type de bruit il arrivait à ma tante de crier, comme lorsqu'elle se trouvait sous les bombardements en Normandie.

    5
    Lundi 11 Juin 2012 à 11:51

    Lea crème de alit sur les tartines , j'ai connu ; c'était délicieux!

    Les bombardements, cela devait être terrible  ! Je crois que forcément, les gens restaient traumatisés à vie!

    Tout se précipite, la débâcle allemande commence !  Bonne semaine

    4
    Dimanche 10 Juin 2012 à 18:15

    tu nous fais vivre le malheur qui s'abattit sur ces malheureux...Il ne faudra jamais cesser d'en parler car c'est des mémoires trop courtes que peut renaitre l'impensable!

    3
    margareth Profil de margareth
    Samedi 9 Juin 2012 à 22:33

    titi, Petite Jeanne :

    Merci et bonne semaine à vous !

    2
    titi.
    Samedi 9 Juin 2012 à 13:57

    Bonne journée ! Amitiés

    1
    Samedi 9 Juin 2012 à 08:54

    Bonne fin de semaine à toi et à tous les visiteurs...


     

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