1968 ! – Mai secoue le train-train de la société qui, dit-on, s’ennuie dans la prospérité montante.
Mai 1968 jaillit comme un éclair d’espoir pour moi qui vis chez
mes parents une existence tranquille mais dépourvue de relief. L’aventure se présente à notre porte. Le lycée de Louise et d’Albert a renvoyé ses élèves dans leurs foyers. L’essence manque, la
poste ne fonctionne plus, les ménagères font des réserves de sucre et de farine. Le monde a repris une dimension humaine, c'est-à-dire à la mesure de nos déplacements à pied ou à bicyclette, de
nos échanges verbaux, des villages isolés par la tourmente.
Papa semble soucieux. Maman, que la tournure des événements exalte, dramatise à outrance. Elle voit la révolution en marche, les récoltes brûlées, la famine partout. Je me moque d’elle. « Tu ne sais pas ce que c’est que la révolution ! » s’écrie-t-elle excédée. Ironique, je réplique : « Et toi, l’as-tu vécue pour le savoir ? ». A la messe du dimanche elle a trouvé le best-seller de l’époque, le Petit Livre Rouge de Mao, dans son sac à main à la place de son missel ! Un matin une colonne d’automitrailleuses et de véhicules militaires descend la rue principale sous les yeux éberlués des habitants. Que se passe-t-il au sommet ? Sommes-nous encore gouvernés ? L’armée aurait-elle pris le pouvoir ? Ou bien roule-t-elle sur Nantes pour réprimer des manifestations ? En réalité il s’agissait (officiellement) d’exercices militaires prévus de longue date.