
Semaine 38
Cette semaine a été agitée. Il y a eu un orage qui, une fois encore, a transformé l’escalier du sous-sol en cataracte au grand dam de mademoiselle Hermenier et de sa mère. L’artisan viendra, promis-juré, plus tard –un plus tard sur le mode sans cesse indéfini. Lasse de harceler en vain le professionnel, Adèle Hermenier, quoiqu’il lui en ait répugné s’est résolu à faire appel à Delyon. Monsieur-je-sais-tout exultait :
— Tu vois ces gens nous regardent de haut, mais quand ils ont besoin du petit personnel ils se mettent à genoux devant lui, a-t-il ricané dans le dos de sa femme.
Son passage dans le jardin des Hermenier n’est pas resté inaperçu. Cependant tous ont admis que cet homme-là a des mains en or et une intelligence pratique plutôt remarquable. Depuis, ce que nous pourrions assimiler à un édicule, orne le verger de la propriété dans l’attente d’une construction mieux adaptée.
Un soir les archéologues sont rentrés avec une trouvaille : sous quelques centimètres d’éboulis, ils venaient de recueillir un bouton de manchette des années 40, preuve incontestable d’une occupation récente de la première salle du souterrain-refuge. L’objet alimente toujours les conversations et attire les habitants du quartier. La mémoire de Violaine Mukaschturm et celle de Philippe Delyon ont été sollicitées. Mais ni l’un ni l’autre ne se rappelle la moindre allusion à une circonstance particulière dans ce secteur pendant l’occupation. Certes, les demoiselles Pochon avaient la réputation de fréquenter les allemands, mais le faubourg était tranquille.
— Peut-être qu’elles organisaient des orgies, lance Delyon, l’œil allumé.
— Vous exagérez Philippe, rétorque madame Mukaschturm du tac au tac. Elles se comportaient parfois de manière extravagante, mais de là à imaginer… Elles allaient à l’église, quand même !
Delyon pouffe sans discrétion tandis que les cervelles débridées tournent mille scénarios improbables. Comment résoudre une énigme quand les témoins ont disparu ?
C’est alors que l’ingénue tante Alice s’est avancée vers la société en ébullition pour annoncer tout de go que Lucullus, l’administrateur d’Art de la table et des jardins avait repris son blog en main. Sur l’instant personne n’a compris à quoi elle faisait allusion puisque aucun n’avait jamais entendu citer l’un ou l’autre. Après qu’elle les a éclairés, tous en chœur lui ont raconté son apparition à la télévision pendant les vacances. Comment, elle n’en savait rien ? L’ancienne locataire du rez-de-chaussée renaît de ses cendres là-bas, au fin fond de l’Italie. Alice a été si stupéfaite de ce dénouement qu’elle n’a su que répondre.
Ces divers incidents et rebondissements ont eu l’avantage d’atténuer un temps l’emprise obsessionnelle de l’image du noble inconnu sur certains esprits. Peu à peu le quotidien se réinstalle et chacune vaque à ses occupations en l’ayant presque oublié. Il fait beau. On veut croire que l’été revient en automne.
N.N. Ceci est une fiction