
Semaine 43
Madame Hermenier est morte pendant son sommeil le samedi 22 octobre 2011 en fin d’après-midi. L’aide-soignante l’a trouvée allongée sur son lit, les yeux clos. Elle offrait un masque apaisé sur lequel persistait une éteincelle de joie. Le salon de thé Chez Adèle H. restera fermé jusqu’à la semaine prochaine. Mademoiselle Hermenier a rejoint sa famille dans l’Orléanais où sa mère doit être ensevelie aux côtés de son mari. Alice Vergnaud la relaie auprès des archéologues et les reçoit à son tour le midi. Tous ont été affligés par la disparition de la vieille dame qu’ils estimaient.
Ce jeudi soir, en présence de monsieur le maire, de deux correspondants de presse et de quelques habitants de la commune, monsieur Janvier, archéologue responsable d’opération, a présenté une synthèse des fouilles de sauvetage.
Le réseau souterrain inspecté comporte trois chambres en enfilade, précédées et séparées par des boyaux et, pour les deux premières, par des chatières dont l’une possède encore son cône et sa chaîne. Peu de mobilier dans les deux premières salles, si ce n’est des tessons d’oule et de céramiques du moyen âge ainsi que –plus surprenant- un bouton de manchette du vingtième siècle (rires). Dans la deuxième salle, outre des banquettes, se trouve une petite citerne destinée à recueillir les eaux de ruissellement.
Si ces deux premiers souterrains ne présentent qu’un intérêt relatif, en revanche l’inventaire du troisième est tout à fait inattendu. Le mur écroulé qui le fermait cachait, nous l’avons vu, dans ses gravats des monnaies du dix-septième siècle. Mais, comme l’avait suggéré une habitante du quartier, cette maçonnerie tardive dissimulait un mithraeum (Claude Roux jubile en son for intérieur) ou plutôt son ébauche, car de toute évidence sa construction a été brusquement interrompue. Le bas-relief derrière l’autel qui aurait dû représenter Mithra tauroctone et ses attributs, est à peine esquissé ; d’autant plus difficile à discerner que des concrétions calcaires en ont atténué les traits. Cet abandon aurait pu être consécutif à l’effondrement du tiers de la grotte suivi (ou précédé) d’un glissement de terrain qui en a condamné l’entrée. Des outils de creusement, pointereaux et ciseaux, ont été oubliés sur place. En outre, il est à noter que la religion de Mithra, concurrente directe du christianisme, fut interdite à la fin du quatrième siècle et que la pression des chrétiens découragea sans doute les initiateurs de ce sanctuaire de poursuivre leur entreprise.
Toutefois d’autres éléments indiquent une utilisation plus récente et moins
édifiante du lieu. Des indices, en particulier l’exhumation d’un crâne de nouveau-né pris dans le calcaire, font présumer qu’on y a pratiqué la magie noire (un frisson horrifié accompagné d’exclamations diverses parcourt l’auditoire). Par ailleurs autour de l’autel on relève des traînées de suie de cierges ou de flambeaux dans leur gangue de calcite. Enfin un pendant d’oreille, découvert à proximité et constitué d’une améthyste taillée et d’une perles reliées par une chaînette d’or, typique de la Renaissance, présente la particularité d’être gravé sur son revers d’une tête d’ours. Ce qui laisserait penser qu’il s’agit moins d’un bijou que d’un talisman de protection. Rappelons que pendant la Renaissance toutes les couches de la société étaient friandes de filtres, de talismans et de magie.
Ces révélations ont glacé l’assemblée. Monsieur le maire craint par-dessus tout qu’elles n’attirent une faune malsaine dans les parages. Tout au long du chemin du retour les Delyon, Claude Roux, Violaine Mukaschturm ainsi que monsieur Cérusier et l’ancienne charcutière ont commenté l’exposé des archéologues, s’arrêtant tous les cents mètres pour, agglutinés en cercle, débattre avec force gesticulations. Tous (hormis Claude qui n’est pas du pays) se souviennent que pour les faire obéir leurs parents brandissaient la menace des sorcières du vallon. La mémoire collective conserve, c’est sûr, quelques résidus d’événements qui ont marqué des générations perdues dans le temps.
N.B. Ceci est une fiction