
Semaine 44

Le vent du sud, tiède et humide, qui balaie le vallon annonce les pluies diluviennes de l’automne. Plantée derrière les vitres de l’oriel Adèle suit des yeux les poignées d’or et de cuivre que ses tourbillons brassent au ras du sol. Le ciel se gonfle de nuages noirs. Aux heures des repas des odeurs de soupes épaisses et de plats roboratifs flottent dans le quartier.
Ces dernières années la présence de madame Hermenier avait souvent pesée à sa fille qu’elle ne voyait pas mûrir. Pourtant dès son retour, au lendemain de la Toussaint, Adèle éprouve un vide sans mesure. Son logement qui lui plaisait tant est devenu insupportable. Chaque meuble, le moindre recoin lui rappellent un geste de sa mère. Elle la retrouve dans maints détails indifférents à tout autre. Les clients partis, le salon de thé devient sinistre.
Mais en même temps elle se sent libérée du joug moral de madame Hermenier dont, à l’instar de l’œil fixé sur Caïn, elle ne réussit jamais à se départir, qu’elle fût près ou loin d’elle. Et cette ambiguïté des sentiments, ce conflit entre chagrin et soulagement, l’enferme dans le remords.
A son tour Claude Roux est confrontée à l’absence, d’un autre ordre : son ordinateur a expiré ! Elle n’aura pas les moyens de le remplacer. Les liens virtuels qu’elle avait tissés se sont évanouis en un instant. Il ne lui reste que Varech, ses quatre murs et la perspective d’une situation sans espoir qui durera autant que son existence…
Toutefois n’allons pas en déduire que l’hôtel entier sombre dans la mélancolie automnale. Chez les Tchang et les Launay on se réjouit. Des ventres s’arrondissent, pleins de promesses pour le printemps prochain. Eux seuls encore le savent. Quentin suit des cours d’anglais le soir avec la ferme intention d’aller compléter son apprentissage en Grande-Bretagne.
Les archéologues, leur mission achevée, sont partis vers d’autres chantiers avant que Joachim von dem Rhiu-Röhnicht ne revienne. Celui-ci n’avait d’ailleurs indiqué aucune date pour son prochain passage. Cependant depuis le retour de mademoiselle Hermenier le salon de thé ne désemplit pas. Outre Alice, qui déroge peu à ses habitudes, et madame Tchang qui aime s’y attarder de temps en temps avec ses filles et leurs amies, les habitants du faubourg n’ont d’autre lieu où se rencontrer. Et les derniers développements des fouilles suscitent des conversations souvent houleuses.
Les plus superstitieux croient dur comme fer aux sabbats de sorciers avec la présence effective de Satan, leur maître, sous forme de bouc, et au souvenir des cérémonies sacrilèges s’écartent du val à la nuit tombée. Les esprits rationnels se moquent de ces naïvetés dignes des siècles obscurs, sans nier toutefois que des dévoyés aient pu s’y adonner.
Qui étaient donc ces êtres criminels ? Ici on en tient pour les paysans ignares du hameau ; là pour ceux de la « Haute », libertins prévaricateurs. A moins que, suggère l’un, les classes sociales se soient mêlées dans un culte odieux, les humbles usant de savoirs mantiques hérités du fond des âges pour tirer profit de la concupiscence des riches. Aurons-nous jamais la réponse ?
Plus personne n’aborde le sujet du mithraeum ou celui des populations terrées au fond des souterrains à l’époque des grandes invasions, de la Guerre de Cent Ans ou des conflits religieux. Le sensationnel de l’horreur a pris le pas sur l’intérêt historique. Une nuit, les madriers qui barricadent provisoirement l’entrée des souterrains ont été en partie forcés et brûlés. Il semblerait que le mastiff des Mukaschturm ait fait fuir les rôdeurs.
N.B. Ceci est une fiction